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Écouler ses invendus quand on est artisan créateur

Solder, transformer, donner : ce que vos invendus coûtent vraiment, et ce que la loi vous autorise quand c'est vous qui fabriquez.

Par Équipe Geko 11 min de lecture
Atelier de céramique rempli de pots et de paniers empilés sur des étagères

Chaque année en France, les invendus non alimentaires représentent deux milliards d’euros de marchandises, et la moitié seulement fait l’objet d’un don. Le chiffre vient d’une fiche du ministère de l’Économie mise à jour le 28 mai 2026. Dans un atelier, ce chiffre ne ressemble à rien. Un surstock de créatrice, ce n’est pas une palette filmée au fond d’un entrepôt : c’est une boîte en carton sous l’établi, avec dedans onze pièces que vous avez fabriquées de vos mains et que personne n’a voulu. C’est pour ça que la décision d’écouler ses invendus est si difficile à prendre. Elle n’est pas logistique. Elle est intime.

Écouler ses invendus quand on est artisan créateur revient à répondre à une seule question : combien de trésorerie puis-je récupérer aujourd’hui sur des pièces déjà payées ? Quatre sorties existent : vendre décoté, transformer, donner, garder. Le coût de fabrication, lui, est déjà dépensé et ne reviendra jamais.

Un invendu de fait main n’est pas un surstock d’usine

L’ADEME définit les invendus comme l’ensemble des produits non alimentaires neufs qui n’ont pu être vendus via les circuits traditionnels ni valorisés par les canaux internes de l’entreprise, soldes et promotions comprises. La définition tient pour un atelier, mais l’échelle change tout.

Un industriel raisonne en pourcentages. Phenix, plateforme spécialisée dans la valorisation des invendus, avance que les stocks dormants occupent 5 à 20 % de la capacité d’un entrepôt et que les invendus pèsent entre 0,5 et 1 % du chiffre d’affaires d’un industriel. Vous, vous raisonnez en pièces. Trois colliers, deux bols émaillés qui ont mal viré, une série de savons dont le parfum ne prend pas.

Cette différence d’échelle a une conséquence directe : personne ne va vous imposer une décision. Aucun directeur logistique ne vient réclamer de la place. Les pièces restent, l’argent aussi, et vous continuez à produire à côté. C’est exactement comme ça qu’une boîte devient une étagère, puis une pièce entière.

Ce qu’un invendu vous coûte réellement

Où est passé l’argent ?

Il est dans la pièce. Les matières ont été achetées, les heures ont été passées, la quote-part de vos frais fixes a été consommée. Ce coût de revient est sorti de votre trésorerie il y a des mois. Si vous avez déjà lu notre méthode pour calculer sa marge d’artisan créateur, vous savez que ce coût inclut votre temps, le poste que tout le monde oublie. Ce temps, vous ne le récupérerez pas.

Pourquoi ce raisonnement change la décision

En gestion, on appelle ça un coût irrécupérable. Une dépense passée qui ne doit pas influencer une décision future. Le raisonnement est contre-intuitif mais imparable : au moment où vous décidez du sort d’une pièce invendue, son coût de fabrication vaut zéro dans l’équation. Il est parti. La seule variable qui compte est le cash que la pièce peut encore rapporter, diminué de ce qu’il vous reste à dépenser pour la vendre : emballage, frais de port, commission de plateforme, temps de mise en ligne.

Autrement dit, une pièce qui vous a coûté 40 € à fabriquer et que vous vendez 18 € ne vous fait pas perdre 22 €. Elle vous fait gagner 18 € moins les frais résiduels, contre 0 € si elle reste dans sa boîte. La perte, elle, a déjà eu lieu le jour où vous l’avez fabriquée.

L’interdiction de revente à perte ne vous concerne pas

C’est le point que presque personne ne dit aux créatrices, et il change beaucoup de choses. Le blocage classique ressemble à ça : « je n’ai pas le droit de vendre en dessous de mon prix de revient ». Faux, dans votre cas.

Lisez le texte. L’article L442-5 du Code de commerce sanctionne « le fait, pour tout commerçant, de revendre ou d’annoncer la revente d’un produit en l’état à un prix inférieur à son prix d’achat effectif ». Deux mots font tout le travail : « en l’état ». L’interdiction vise la revente de produits achetés puis revendus sans transformation. Elle ne s’applique ni aux produits vendus par leurs fabricants, ni aux produits ayant fait l’objet d’une transformation, comme le rappelle le cabinet Deloitte dans sa synthèse du régime.

Vous fabriquez. Vous n’achetez pas un collier pour le revendre en l’état, vous achetez du fil et des perles pour en faire un collier. Vous êtes fabricant, pas revendeur. Le prix auquel vous vendez vos propres créations est libre, y compris en dessous de votre coût de revient, y compris hors période de soldes. Ce n’est pas un conseil de brader : c’est la levée d’un verrou qui n’existait pas.

Soldes, promotion, liquidation : trois mots, trois régimes

Là où il faut faire attention, c’est sur le vocabulaire. Ces trois mots ne sont pas des synonymes commerciaux, ce sont trois régimes juridiques distincts, et l’un des trois peut vous coûter très cher si vous l’employez à la légère.

SoldesPromotionLiquidation
DatesFixées par arrêté (hiver 2026 : 7 janvier au 3 février ; été 2026 : 24 juin au 28 juillet après prolongation)Libres toute l’annéeSur récépissé, durée max 2 mois (15 jours en activité saisonnière)
FormalitéAucuneAucuneDéclaration préalable en mairie 2 mois avant, avec inventaire détaillé
Produits concernésEn stock et payés depuis au moins 1 moisTous, nouveautés comprisesUniquement ceux de l’inventaire déposé
Qui peutTout commerçantTout commerçant4 cas seulement : cessation, suspension saisonnière de 5 mois minimum, changement d’activité, modification substantielle des conditions d’exploitation
Sanction si abusAmendeAmende15 000 € (entrepreneur individuel), 75 000 € (société)

Les dates et les règles de soldes viennent d’economie.gouv.fr et de service-public, le régime de la liquidation de la fiche de Compta Online mise à jour le 2 septembre 2025.

La conclusion pratique tient en une phrase : n’écrivez jamais « liquidation totale » sur votre stand ou sur votre boutique en ligne si vous ne fermez pas. Le mot est réservé, il déclenche une procédure lourde, et l’amende encourue dépasse largement la valeur de votre stock dormant. Dites « vide-atelier », dites « fins de série », dites « dernières pièces ». Ces mots-là sont libres, et ils vous coûtent zéro euro.

Le don : ce que ça rapporte vraiment, et à qui ça ne rapporte rien

Tout le monde cite les 60 %. La réduction d’impôt sur les dons en nature à des organismes sans but lucratif s’élève effectivement à 60 % de la valeur des produits donnés, dans la limite de 20 000 € ou de 5 ‰ du chiffre d’affaires si ce montant est plus favorable. Une convention de don doit être établie et vous recevez un reçu fiscal, détaille le ministère de l’Économie.

Voici ce que les articles généralistes oublient de préciser, et c’est déterminant pour vous. La doctrine fiscale (BOFiP, BOI-BIC-RICI-20-30-10-10) réserve la réduction de l’article 238 bis du CGI aux entreprises soumises à un régime réel d’imposition. Les entreprises dont le résultat imposable est déterminé en appliquant un pourcentage forfaitaire aux recettes déclarées, c’est-à-dire les micro-entreprises au micro-BIC ou au micro-BNC, en sont exclues. Or c’est le régime d’une grande partie des créatrices.

Si vous êtes en micro, donner vos invendus reste une très bonne idée : ça libère de la place, ça sert une cause, ça vous évite une infraction. Mais ne comptez pas sur les 60 %, vous n’y avez pas droit. Si vous êtes au réel, en EURL ou en SASU, l’avantage est réel et vaut le coup d’être chiffré avec votre expert-comptable, notamment sur la valorisation retenue pour les produits donnés.

Jeter n’est plus une option

Depuis le 1er janvier 2024, la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire interdit à tous les producteurs et metteurs en marché de produits non alimentaires de détruire leurs invendus neufs. L’obligation est de réemployer, notamment par le don ou le recyclage, selon la hiérarchie des modes de traitement des déchets. Le fondement est l’article L541-15-8 du Code de l’environnement, et le manquement expose à une amende administrative pouvant atteindre 3 000 € pour une personne physique et 15 000 € pour une personne morale.

Un artisan qui met ses créations sur le marché entre dans la catégorie des producteurs au sens du Code de l’environnement. Reste que l’application concrète de ce texte à une micro-entreprise de six pièces invendues n’a rien d’évident, et je n’ai trouvé aucun seuil d’exclusion explicite pour les très petites structures. Si votre volume est significatif, c’est un point à faire trancher par un professionnel plutôt que par un article de blog.

Les quatre sorties, et comment choisir

SortieQuand la choisirCe que vous récupérezLe risque
Vendre décotéLa pièce plaît toujours, elle colle à votre universDu cash, tout de suiteImage de marque si la remise est mal cadrée
TransformerMatière récupérable (métal, tissu, cuir)Une matière première, pas du cashDu temps passé, encore
DonnerPièce hors univers, invendable, encombranteDe la place, une cause, parfois 60 % (au réel)Aucun, si convention et reçu
GarderPièce récente, exposée depuis moins de six moisDu temps pour qu’elle trouve sa clienteLe stock dormant qui s’installe

Sur le décoté, l’expérience terrain d’Artisane Académie, écrite par une créatrice de bijoux, va dans le bon sens : préférer un vide-atelier physique ou un coin dédié sur un stand de marché plutôt qu’une bannière de promotion permanente sur les réseaux. Le physique déstocke sans laisser de trace, et votre marque ne devient pas « la marque toujours en promo ». Elle recommande aussi de laisser à une création le temps d’exister avant de conclure qu’elle ne plaît pas, ce qui est juste : un invendu de trois semaines n’est pas un invendu.

Sur la transformation, honnêteté oblige : elle marche pour un bijou en métal, beaucoup moins pour une pièce de céramique déjà cuite. Le levier n’existe pas pour tous les métiers.

Comment ne pas y revenir l’an prochain

Le stock dormant n’est pas un accident, c’est un symptôme. Trois gestes suffisent à casser le cycle.

Datez vos pièces. Chaque création a une date d’entrée en stock. Sans cette date, vous n’avez aucun moyen de savoir si une pièce dort depuis trois mois ou trois ans, et c’est précisément l’information qui déclenche la décision. C’est le premier bénéfice d’un inventaire de stock fait correctement.

Fixez la règle avant d’en avoir besoin. Six mois sans vente, la pièce sort de la vitrine. Douze mois, elle part au vide-atelier ou au don. Une règle écrite à froid vous évite de renégocier avec vous-même à chaud, devant une pièce que vous aimez.

Produisez moins d’avance. La plupart des invendus naissent d’une production calée sur l’envie plutôt que sur la demande réelle. C’est tout l’objet de planifier sa production à partir de son carnet de commandes, et c’est la seule prévention qui marche vraiment.

Mon verdict

Les invendus ne sont pas un problème d’image de marque, contrairement à ce que raconte la plupart des contenus sur le sujet. C’est un problème de trésorerie déguisé en problème émotionnel. Tant que la boîte reste sous l’établi, l’argent reste dedans.

Le blocage tient à une règle qui ne vous concerne pas : vous n’êtes pas revendeur, vous êtes fabricant, et vous avez le droit de fixer le prix que vous voulez sur vos propres créations. Ce qui vous concerne, en revanche, c’est le mot « liquidation », l’interdiction de jeter depuis 2024, et le fait que les fameux 60 % du don passent à la trappe si vous êtes en micro.

Ma recommandation, dans l’ordre : datez votre stock, sortez les pièces qui dorment depuis plus de six mois, vendez-les décotées en physique, donnez le reste. Et regardez pourquoi elles ont été produites.

Suivre la date d’entrée de chaque pièce, son coût de revient réel et sa rotation, c’est exactement ce que fait Geko pendant que vous êtes à l’atelier. Pas pour vous dire quoi créer, mais pour vous dire quand décider.

Questions fréquentes

Ai-je le droit de vendre mes créations en dessous de leur prix de revient ?

Oui. L’interdiction de revente à perte de l’article L442-5 du Code de commerce vise la revente d’un produit « en l’état ». Elle ne s’applique ni aux fabricants ni aux produits transformés. En tant qu’artisan créateur, vous fabriquez : votre prix est libre, en soldes comme hors soldes.

Puis-je écrire « liquidation » sur mon stand de marché ?

Non, sauf à être dans l’un des quatre cas prévus (cessation, suspension saisonnière de cinq mois minimum, changement d’activité, modification substantielle des conditions d’exploitation) et à avoir déposé une déclaration en mairie deux mois avant. À défaut, l’amende atteint 15 000 € pour un entrepreneur individuel. Utilisez « vide-atelier » ou « fins de série ».

En micro-entreprise, ai-je droit à la réduction d’impôt de 60 % sur les dons ?

Non. La doctrine fiscale réserve la réduction de l’article 238 bis du CGI aux entreprises soumises à un régime réel d’imposition. Le micro-BIC et le micro-BNC, dont le résultat est calculé par abattement forfaitaire, en sont exclus. Le don reste utile pour la place, la cause et la conformité à la loi AGEC.

À partir de quand une création est-elle vraiment un invendu ?

Il n’existe pas de seuil légal. En pratique, une pièce qui n’a pas trouvé preneur après six mois de visibilité effective, c’est-à-dire présentée, photographiée et poussée au moins une fois, mérite une décision. Trois semaines sans vente ne veulent rien dire.

Photo : Marita Mones sur Unsplash

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